Cher journal,
De l’eau a coulé sous les ponts depuis mon dernier passage. C’est que les choses ne se sont pas très bien passées pour moi alors j’avoue, je n’avais pas trop le cœur au babillage…
Bridgeport a surement été la plus mauvaise idée que papa et moi ayons eue. Les gens, toujours pressés, jamais satisfaits, affreusement changeant m’ont épuisée. Je n’ai pas su m’intégrer, malgré l’aide de mon unique amie Diane. Il y a vraiment un monde entre Borderia et Bridgeport.

J’ai fait une rencontre, Angus, le frère ainé de Diane. Nous avons eu une brève relation, juste assez pour qu’il me mette en cloque et pour filer à l’anglaise en apprenant la nouvelle.
Abattue par cet épisode chaotique de ma vie sentimentale (qui s’est d’ailleurs arrêtée là), je n’ai pas remarqué que papa élevait en toute illégalité une plante-vache carnivore, nourrie à l’espadon frais 3 fois par jour. Le drame a commencé avec le livreur de journaux, honteusement bouloté en petit déjeuner, puis le vendeur de glace ambulant. Souffrant d’une affreuse crise de foie à cause de la crème glacée, la plante s’est mise à hurler comme une folle, trahissant ainsi sa présence dans le quartier.
Bon… Il y a du bon dans mon malheur : La plante avait dévoré mon père avant même que la police n’arrive. Ainsi il n’aura pas fini ses jours en prison. Quant à moi, je n’avais plus aucune raison de rester à Bridgeport, si ce n’est pour la qualité de la maternité.
Belle, rousse comme l’automne, le regard vif et des cordes vocales efficaces, Jade est née en pleine nuit. A peine rentrée à la maison, je recevais une lettre venant d’Arthur De Nourslapin. La famille De Nourslapin ! Ceux sur qui je venais juste d’écrire un livre !
Très intrigante Mme Graaf,
Quelle ne fut pas ma surprise que de découvrir un bon matin un ouvrage sur mon ancêtre Leofric à la petite librairie de Maestum. Peu d’historien s’est risqué à étudier la vie dépravée de notre famille, encore moins à réunir suffisamment d’informations pour écrire un livre ! Vos propos, justes et captivants, sont si bien écrits… Je tenais sincèrement à vous en féliciter.
Cependant, le motif de ma lettre n’est pas votre roman (qui, j’en suis sure, ne sera pas le dernier) mais plutôt votre récente situation. Bridgeport n’est pas une ville sure pour une femme seule, et qui plus est mère d’un nourrisson. Elle s’appellerait Jade, ai-je appris sur la place du village (le meilleur journal qui soit !), un prénom charmant. Saviez-vous qu’il existait une certaine Jade De Nourslapin ? Évidemment, quelle question, vous êtes une encyclopédie vivante de notre famille. Quoi qu’il en soit, si mon arrière arrière grand tante a inspiré le prénom de votre fille, elle sera promise à de grande choses ! Et c’est là le moins que je puisse lui souhaiter. Mais je digresse encore…
Voici ma proposition. Ma tendre Agathe étant morte en couche, je me retrouve comme vous à élever seul mon enfant. Gabriel est plus âgé que votre fille et sera bientôt en âge de fréquenter les écoles les plus prestigieuses mais en attendant, une présence féminine dans notre manoir, Hiddenbrook, lui ferait le plus grand bien. Vous seriez toutes deux logées, nourries et Jade bénéficierait de la même éducation que Gabriel. En échange, restez vous-même et faites compagnie à mon fils. De plus, vous aurez accès à toutes les archives familiales. Une historienne telle que vous ne pourra surement pas refuser une telle occasion !
Dans l’attente de vous lire ou, mieux encore, vous accueillir à Hiddenbrook,
Bien à vous,
Arthur De Nourslapin
PS : Apportez donc cette sinistre mais formidable plante avec vous. A Maestum, tout ce qui est étrange et surtout dangereux est le bienvenu !
Il m’a fallu de longs mois avant d’accepter son offre. Par fierté, je voulais m’en sortir seule. Mais avec un enfant en bas âge et le regard accusateur des habitants de Bridgeport, force a été de constater qu’il était temps pour nous d’aller voir si l’herbe était plus verte à Maestum