Je reviens de l’église pour la cérémonie d’enterrement de ma gd mère et je me demande : suis-je un monstre ?
La guerre entre la famille et moi est ouverte et plus qu’entamée. Mais ce n’est pas une raison pour manquer de respect à cette femme. J’ai donc mis ma robe noire (celle au décolleté plongeant. Je crois que mes cousins vont avoir du mal à s’en remettre) et mes chaussures à pois (celles que mon chat adore) et je me suis rendue à l’église avec ma cousine Elga. Tu sais, le mouton noir de la famille, celle qui est restée en bon terme avec moi, celle avec qui je formais la Suisse, les 2 neutres dans les tensions. Enfin, jusqu’à ce que les tantes traitent ma mère de pute. Là, je suis devenue l’Angleterre : Lointaine qui se déclare non concernée mais qui les bombardent quand même un petit coup derrière les oreilles. Ouais… Je suis la résistance.
Merde, je m’égare.
Je me suis donc rendue à l’enterrement de ma grand-mère, vieille dame de 86 ans, mère de 7 enfants, grand-mère de 12 poux et arrière grand-mère d’une vingtaine de gamins. Eux, je ne les connais pas tous, n’ayant pas grande affinité avec mes cousins.
Hier encore, j’avais pris la décision d’arriver en retard, rester au fond, passer à l’offrande et partir. Montrer que j’étais venue et basta, ne pas faire de foin, être la Suisse. Finalement, je l’ai jouée insolente et omniprésente, le bombardier britannique. Tu sais pourtant à quel point je n’aime pas me montrer en spectacle.
Je suis donc arrivée à l’heure, j’ai salué tout le monde, un par un, en bonne « connaissance » – De toute façon, mon grand-père m’a encore prise pour mon autre Grand-mère, Lili, celle qui est morte en 1984 – puis me suis installée parmi les inconnus avec Elga. Si mon statut de benjamine de la famille aiguise l’obsession de mes tantes à m’endoctriner, Elga elle, est tranquille sur ce point vu qu’elle est complètement ignorée. Je dirais même que son frère et ses nièces sont ceux qui l’ignorent le plus.
Le premier bombardement de la résistance a eu lieu avant que la messe ne commence, la tante Moby (tu sais, la baleine qui se fait passer pour ma mère auprès des huissiers) me fait signe de me rapprocher, parmi mes cousins et tantes, « auprès des miens » comme elle dit. Je l’ai regardé froidement, bombé le torse en souriant à Elga et dit calmement mais froidement : « Désolée, je n’ai jamais été proche de la famille, je ne vois pas pourquoi je le serais à un enterrement. »
Etrangement, elle n’a pas insisté.
On s’est levé, on s’est assis, ils ont chanté et fait des signes de croix, je suis restée stoïque en bonne et respectueuse non catholique que je suis, j’ai donné des sous à la quête, tendu un mouchoir à la petite cousine en larmes (je ne comprendrais jamais la présence d’enfants de moins de 10 ans à des enterrements) et j’ai refusé de participer à cette histoire de lumière et bougies. Je ne suis pas catholique. Durant mon enfance, les seuls exemples que j’ai eus sont ces harpies de tantes qui redoublent de talent dans l’art de l’intolérance et de la méchanceté gratuite. Alors tu te doutes bien que leur Dieu me faisait peur, lui, cet être dont ils sont à l’image. Quand je voyais la cruauté dont elles faisaient preuve, qu’est ce que ça donnait à la puissance divine ? Alors j’ai décidé de ne pas croire en lui, comme je refusais de croire en l’existence du monstre sous mon lit.
La encore, elles n’ont pas insisté mais j’ai bien senti leur reproche. Mais je refuse de faire semblant, ce serait insulter leur croyance.
On est passé devant le cercueil, ils ont fait des bisous au couvercle, j’en ai fait un sur le crâne de mon grand-père avec un légère caresse sur le bras, ils ont fait des signes de croix devant le cercueil, j’ai fait un dernier sourire à cette vieille dame qui n’a jamais voulu de moi dans sa famille mais à qui je tenais quand même, un tout petit peu malgré tout et au lieu de partir comme je l’avais décidé hier, je suis retournée m’asseoir sous les regards ahuris de mes tantes et cousins.
Eux qui me connaissaient fille en jean et baskets, fuyante et soumise, ils ont découvert une femme sure d’elle (oui, je sais faire illusion quand il faut) et de ses convictions, en robe sobre mais féminine et chaussures à talons, indépendante et affirmée. J’ai senti leur envie. J’ai senti ce désir de m’avoir, non pas la fille piétinée qu’ils négligeaient et refusaient mais la femme accomplie sur laquelle ils n’ont plus la moindre emprise. Celle qui vit sa vie, qui n’est plus quémandeuse de liens puisqu’elle en a créé ailleurs.
A la fin de la cérémonie, la tante Marie est venue me voir, m’invitant à la réunion de famille chez elle après l’enterrement. Elga n’y était bien sure pas invitée, c’est un acte impardonnable à mes yeux. J’ai donc refusé, précisant que je n’avais pas son adresse (je n’en ai aucune, pas même celle de mon propre père). De toute façon, c’est une réunion familiale et je n’en ai jamais fait partie. Je n’ai jamais été conviée aux baptêmes, communions, mariages, anniversaires… On ne me contacte que pour les enterrements, plus ou moins par obligation.
Je les ai alors quittés fièrement devant l’église, eux partant au nord vers le cimetière, moi au sud vers mon croque monsieur. Le cimetière n’est pas loin de chez moi, j’irais lui présenter mes excuses quand la pluie aura cessé…
